dimanche 1 juin 2014

Cat's spirit

Cette année, les 24h de la nouvelle ont commencé hier à 14h pour finir aujourd'hui à la même heure. La contrainte était : "Un animal, quel qu'il soit, joue un rôle au moins mineur dans la nouvelle". Sans surprise, j'ai choisi le chat. Noir. Bien sûr. Un petit clin d'œil (mais vraiment tout petit car l'histoire n'a rien à voir) au texte de Poe.
1628 mots hier soir en commençant à 19h car je n'étais pas à la maison. À 22h23, après réflexion et après un bon repas, j'avais terminé la première mouture. Ce matin, après relecture et correction, le texte pèse 1911 mots. Au final, il intégrera le recueil que je suis en train d'écrire : Sluagh et autres cauchemars sur Terre.
Voici donc le bébé, que vous pouvez retrouver sur le site des 24h de la nouvelle et bientôt sur Atramenta et iPagination pour ceux qui y sont inscrits. Bonne lecture !


CAT’S SPIRIT

Une clochette stridente retentit comme du fond d’un rêve. Une cloche de celles que l’on dispose sur un collier, annonciatrice d’une venue par exemple. J’ouvris à peine un œil. Il devait être trois ou quatre heures du matin, et puis c’était le week-end merde ! Quelque chose m’effleura la jambe alors que je me renfonçais dans les couvertures. Chaud. Doux. Comme un pelage. Je me raidis d’un coup. Je ne possédais aucun animal. À tâtons, je cherchai l’interrupteur de ma lampe de chevet. Inutile de préciser qu’un tremblement venait de me prendre. J’allumai et, aussitôt, enfouis la tête sous les couvertures en écartant mes longs cheveux bruns qui tombaient devant mes yeux. Je ne vis rien. Pas l’ombre d’un chat. De toute manière, comment serait-il entré ? Je dormais fenêtre fermée. Intriguée, je palpai les draps encore et encore avant de me rendre à l’évidence : j’avais rêvé éveillée. Nulle autre explication ne me traversa l’esprit. Je pris une profonde inspiration et tentai de calmer les battements effrénés de mon cœur. Entre temps, la cloche s’était tue.
Une main toujours sur la poitrine, je fermai les yeux. Un léger bruit sur la moquette, semblable à un grattement, attira mon attention. J’ouvris aussitôt les paupières et scrutai le fond de la chambre, que la lumière n’atteignait qu’un peu. L’espace d’un instant, je crus distinguer une petite silhouette tapie dans l’ombre. Une petite silhouette accompagnée de prunelles argentées. Hypnotiques. Un instant plus tard, elles avaient disparu. Je dus me faire violence pour parvenir à poser les pieds à terre, à me lever et à traverser la pièce en pas minuscules. Je retins mon souffle, prête – ou du moins je m’en persuadais – à trouver un monstre de placard en virée nocturne. Je tâtai le vide, les jambes tremblantes et avec l’envie furieuse de battre en retraite. Un courant d’air me caressa le mollet. Je fis volte-face. La forme sombre aperçue quelques minutes plus tôt sembla s’évaporer sous mon nez. Je me figeai, mais derrière les fentes inexpressives qui me servaient d’yeux, mon esprit tournait à cent à l’heure. Quelle était cette… chose ? Avais-je bien vu ? Comment pouvais-je en être certaine ? Je délirais. Forcément. Ou je cauchemardais. Un mauvais rêve si réaliste que chaque détail me paraissait authentique. Je ris soudain de ma bêtise et de ma terreur. Je ris à gorge déployée, à m’en crever les poumons, puis m’écroulai au milieu de la pièce.
Le temps se suspendit dans l’air. Une part de moi guettait la moindre anomalie dans ce décor soudain lugubre après une frayeur sans nom. Immobile, je respirais à peine. Mon inconscient avait peut-être perçu une menace et essayait d’envoyer un message dont mon cerveau troublé n’accusait pas réception. J’observai les alentours. Le mobilier plongé dans la semi-pénombre devenait autant de menaces inimaginables et prenait une dimension nouvelle. Après un long moment, je repris mes esprits avec la sensation de quitter une transe. Je me relevai et regagnai le lit, sans parvenir à m’endormir à nouveau.
J’accueillis l’aube avec une joie à peine contenue. Jamais les recoins de ma chambre ne m’avaient parus si terribles. Jamais une telle peur ne m’avait étranglée au point de n’émettre plus qu’un son rauque au lieu du cri escompté. Pourtant, j’aurais volontiers hurlé à m’en déchirer les cordes vocales. Je quittai enfin les couvertures et, à la lueur du jour naissant, j’inspectai la pièce. À genoux sur la moquette, je passai au crible le moindre grain de poussière. Quand, enfin, je ramassai une touffe de poils noirs, je compris ne pas avoir rêvé.
J’éprouvai une difficulté compréhensible à accuser le coup. Un animal s’était faufilé chez moi pour me flanquer la frousse de ma vie. Ceci expliquait au moins le regard argenté. Mais pas son côté hypnotique. Ni son évaporation, s’il s’agissait du terme adéquat. J’avais passé un temps fou par terre, à scruter les coins, à imaginer mille et un scénarii. Les heures ne signifiaient alors rien. Rien du tout. Et elles s’étaient écoulées en une éternité. J’avais assisté, impuissante, au temps qui passe. Une force extérieure m’avait maintenue dans un état catatonique. Du moins, je le croyais. Sinon comment expliquer ce qui venait de m’arriver ? Et comment ne pas perdre la boule après une expérience pareille ? Je serrai la touffe de poils dans ma paume en me jurant de découvrir ce qu’il se tramait entre mes murs. L’ignorance n’aurait qu’accentué ma peur et rendu ma vie infernale.
J’attendis la nuit de pied ferme, l’estomac noyé dans le café. Si tout devait se dérouler comme la veille, il me faudrait poireauter jusqu’à trois heures du matin. À peu près. Une nuit blanche ne m’intimidait pas. Qu’il vienne, ce chat de malheur ! Qu’il vienne… Je lui réservais un accueil des plus chaleureux.
L’unique lampe de chevet éclairait une partie de la pièce. Je ne quittais pas la pénombre du regard, à la recherche des prunelles argentées. Je ne perçus que le son d’une cloche, puis plus rien. Le brouillard. Des bribes de souvenirs et une forme vaporeuse à quelques centimètres de moi. Je perdis connaissance. Quand je rouvris les paupières, je sentis la moquette me griffer la joue. Je me levai en grimaçant. Mes membres endoloris se réveillaient au fur et à mesure que j’avançais vers le lit. Je m’effondrai dessus, épuisée. Combien d’heures avais-je passé dans les vapes ? Je jetai un coup d’œil à ma montre : à peu près trois. Une fois encore, le jour se levait et j’avais passé le reste de la nuit prisonnière de ma propre conscience. J’essayai de dormir un peu en ce dimanche gris. Sans succès. La peur me tenaillait. Quant à la fatigue, elle insistait davantage que la veille. Je sentais mon cœur affaibli battre la cadence dans ma poitrine avec une douleur nouvelle, cognements qui se répercutaient jusque dans mes tempes. Ma gorge brûlait, mon souffle devenait de plus en plus fort et court, et j’éprouvais des difficultés respiratoires. Je me mis à tousser ; un filet de bave coula pour s’écraser entre mes mains. Agenouillée au milieu de la chambre, j’eus la désagréable sensation de cracher mes poumons. Des spasmes liés à ma respiration ardue parcoururent mon corps. Je me laissai rouler sur le côté puis m’étendis sur le dos. Enfin, j’attendis un peu en fixant le plafond que mon souffle reprenne un semblant de normalité.
Mon état m’échappait complètement. Il s’était dégradé en une nuit de moins de huit heures. Le stress pouvait-il tout expliquer ? Les convictions que je prenais pour guide afin de ne pas finir folle s’estompaient. Je n’étais plus certaine de rien. Je me redressai pour regarder autour de moi. Des ombres subsistaient dans la journée. Toujours. Elles abritaient ce que l’imagination créait de plus bizarre, de plus monstrueux. Et la mienne, ces derniers jours, prenait une tournure inquiétante. Je finis par prendre une douche en constatant que mes dégradations physiques ne concernaient pas que l’intérieur. Ma peau arborait désormais une pâleur qui m’effraya. De profonds cernes soulignaient mes yeux. Mes pommettes saillaient tant que je m’attendais à voir l’os percer la chair. Je retins un haut-le-cœur.
Quand le soir arriva accompagné des angoisses de la veille, je me réfugiai au salon, incapable de tenir une nuit de plus dans les conditions qui me terrorisaient. Prostrée sur le sofa, je guettai l’heure, les yeux rivés sur l’horloge. Son TIC-TAC lancinant égrenait les secondes en me rappelant à chaque instant qu’il se tenait là, quelque part, et qu’il attendait avec patience. Le chat. Avec un peu de chance, il ne se manifesterait que dans la chambre. Moi je me trouvais au rez-de-chaussée, en sécurité.
Mes paupières devinrent lourdes. Lutter contre le sommeil me devenait insurmontable. Cette fois, et s’il devait apparaître dans le salon, l’animal me surprendrait. En tout cas, je le croyais jusqu’à ce que j’entende l’inlassable cloche qui annonçait son arrivée. Mon corps se tétanisa. Je n’osai faire aucun bruit de peur d’attirer le chat en bas. Plongée dans le noir, je priai de toutes mes forces pour qu’il ne me rejoigne pas. Mais au fond de moi, je sentais que chaque battement de mon cœur l’attirait ici, et que chacun d’entre eux correspondait à l’un de ses pas feutrés. Je suspendis ma respiration. Les muscles durs, les larmes au bord des yeux, je tendis l’oreille. Une panique soudaine s’empara de moi. Je tournai la tête, encore et encore, tentai de percer l’obscurité du regard, d’y déceler la silhouette de mon mystérieux visiteur. Je ne l’aperçus nulle part, comme s’il m’avait laissée seule. Je devinai néanmoins sa présence. Une petite voix intérieure, celle de la raison sans doute, me soufflait de ne pas croire aux apparences. L’animal guettait ma réaction ou s’amusait de ma crainte. Peut-être les deux. Je me recroquevillai un peu plus sur le sofa, les ongles enfoncés dans le cuir. Le rythme de mon palpitant monta d’un cran quand je crus entendre le son de la cloche se rapprocher. Non, pas ça. Une boule énorme se logea au fond de ma gorge. Tout à coup, plus rien. La peur s’envola comme un mauvais rêve. La fatigue me frappa de plein fouet. Vaseuse, je tentai de me lever. C’est alors que je les vis, ces maudits yeux qui découpaient l’obscurité de leur luminescence irréelle. J’ouvris la bouche, mais mon cri mourut au bord de mes lèvres. J’écarquillai les yeux au fur et à mesure que la forme aux contours flous se rapprochait. J’avais les poumons en feu, les doigts crispés sur l’accoudoir. Le regard du chat me pénétra, pénétra mon âme et lut en elle. L’étrange sensation qu’il aspirait une once de moi-même me submergea. Je m’agrippai au sofa de peur d’être absorbée aussi par le pouvoir de son esprit. Le chat plissa le regard. Un ronronnement de satisfaction me parvint. La suite m’échappa totalement.
Reprendre mes esprits fut plus difficile que les fois précédentes. L’animal exerçait une sorte d’emprise sur ma personne. Quitter ma léthargie, retrouver pleine possession de mes capacités se résumaient à la souffrance. Je luttai contre moi-même durant de longues minutes, une demi-heure tout au plus, avant de parvenir à remuer les doigts. La lumière du soleil grignotait déjà le salon, ce qui me laissait supposer que mon absence avait duré plus longtemps que d’habitude. Sans doute existait-il un lien avec ma difficulté à émerger ? Je préférais y croire car rien ne justifiait une autre possibilité. Je quittai enfin le sofa, le corps parcouru de courbatures, et entrepris de prendre une douche. Monter l’escalier fut un véritable parcours du combattant. Marche par marche, presque hissée sur la rampe, j’effectuai ma petite ascension puis me traînai jusqu’à la salle de bain. J’espérais que l’eau brûlante m’aiderait à sortir de ma torpeur. Au lieu de ça, le spectacle qui s’offrit à moi m’horrifia. Je plaçai les mains de part et d’autre de mon visage. Le contact de la peau fripée me fit frémir d’angoisse. Dans le miroir, mes joues creusées renvoyaient l’image d’une femme rongée. Mais rongée par quoi ? La peur ? Mes cheveux secs recouvraient mes épaules dénudées et tombantes. Je déglutis. Ma jeunesse semblait ficher le camp. Comparé à la veille, mon corps avait tout d’un inconnu. Je ne me reconnus pas ou si peu. Un tremblement me prit. Le chat ; je ne voyais que lui, que cette possibilité. Il buvait mon âme comme du petit lait. On dit que les chats possèdent neuf vies. Maintenant, je savais d’où elles provenaient.