vendredi 17 avril 2015

[Entre les lignes] Blabla avec Agnès Marot

Qui de mieux que les acteurs du milieu littéraire pour nous en parler ? Ils sont auteurs, illustrateurs/trices, anthologistes, correcteurs/trices, éditeurs/trices... Je vous les sers sur un plateau à travers des questions sur leur travail, sur leurs publications, sur les petits trucs qui façonnent leur écriture, leur univers.



Agnès Marot a accepté d'inaugurer cette nouvelle rubrique d'entretiens. C'est sous le soleil que nous avons papoté mercredi pendant une heure quinze. Bonne humeur garantie ! Je vous laisse découvrir.


Aude Réco : On va attaquer par une petite présentation ?

Agnès Marot : Ah ah, c'est la question la plus difficile, ça.

A. R. Je sais !

A. M. Donc, j'ai 25 ans et toutes mes dents (sauf celles de sagesse, les médecins ont décrété que c'était pas bon pour mon grain de folie), j'aime le thé et le chocolat, et je travaille chez moi, supportée par mon chat qui pionce sur mes genoux. Sauf quand il fait beau, comme là, où je travaille ici (photo à l'appui).
En ce qui concerne mon parcours : j'ai fait des études de lettres et d'édition, et depuis je vis grâce à mon statut d'indépendante, sous plusieurs casquettes avec lesquelles je jongle.

A. R. À ce propos, si tu nous parlais de ton métier d'éditrice indépendante ? En quoi ça consiste ?

A. M. - D'abord, celle d'éditrice et correctrice indépendante : je travaille en externe pour différentes maisons d'édition, notamment Hachette jeunesse et Milady en ce moment.
- Ensuite, celle de directrice de collection, où je choisis des romans Young Adult pour une autre maison d'édition.
- Enfin, celle d'auteure jeunesse.
Pour développer plus précisément le métier d'éditrice indépendante, ça consiste en général à réceptionner le texte du traducteur (je travaille surtout sur des traductions, donc), le relire et le retravailler avec lui, puis soit le faire corriger par une correctrice externe et valider derrière elle, soit le corriger moi-même. Je rends un fichier propre, prêt à être envoyé en maquette, à l'éditeur.

A. R. En effet, ça jongle dur ! Tu as un retourneur de temps ou un autre tour dans ta manche pour réussir à tout gérer ?

A. M. Un truc magique : ça s'appelle l'organisation.  C'est vital, pour moi, de bien marquer mes deadlines et de m'organiser au jour le jour pour les tenir. Je dis au jour le jour, parce que mon planning change assez souvent, vu que tout ça génère pas mal d'imprévus et d'urgences. Donc, si je ne reçois pas le fichier sur lequel je devais travailler, je commence autre chose et je revois mon planning pour tenir les délais quand même. Et une règle d'or : pas de travail le soir et le weekend, sauf absolue nécessité (l'écriture fait parfois exception, Muse a ses exigences !).

A. R. En parlant d'organisation, je me demandais : et en écriture, aussi organisée genre on ne change pas une équipe qui gagne ou bordélique notoire ?

A. M. Un peu entre les deux, probablement, mais plutôt du côté bordélique. J'écris sans plan, déjà, avec une simple ligne directrice. Et j'écris beaucoup par à-coups, puis plus du tout pendant des jours, parce que ma muse est un peu du genre "tout ou rien".

A. R. On va revenir sur ta casquette d'éditrice indépendante. Je ne sais plus qui a dit qu'il n'existerait réellement qu'une quantité très limitée d'histoires originales (je ne me rappelle plus combien), les autres découlant plus ou moins de celles-ci. Qu'en penses-tu en tant qu'éditrice indépendante ? As-tu parfois cette impression ?

A. M. Pas du tout. Je suis plutôt de ceux qui pensent que chaque histoire est unique, quel que soit le nombre de fois où le sujet dont elle traite a été abordée avant. Récemment, justement, j'ai travaillé sur le Premier, de Nadia Coste (éditions Scrineo), qui réussit à innover et offrir un roman original - et génial - sur le sujet de l'opposition vampire/loup-garou (dont je ne suis pourtant pas friande du tout).

A. R. On est d'accord sur ce point, donc. Tout à l'heure tu parlais de Muse. Comment domptes-tu ton imagination ? Ce serait plutôt idées brutes que tu peaufines sur le tas ?

A. M. Exactement. C'est un peu ce que j'expliquais dans un article de blog : je pars d'une situation, en sachant quelle sera la fin et qui seront les acteurs, et je creuse au fur et à mesure que j'écris. Je ne la dompte pas, en fait, cette imagination : au contraire, je lui laisse libre cours. C'est là que je fais les meilleurs textes.

A. R. Ça donne quoi alors Agnès auteur ? Tu t'enfermes dans une sorte de bulle ou au contraire, il faut que ça bouge autour de toi ?

A. M. Je préfère le calme, soit le silence soit la musique dans les oreilles, pour m'immerger dans mon roman. De toute façon, ça vaut mieux : je suis pénible s'il y a du monde autour, parce que je n'aime pas qu'on fasse irruption dans ce monde que j'écris pour m'en tirer de force. C'est pour ça aussi que j'ai besoin de périodes sans écriture : parce que je me nourris de la vie à ce moment-là, avant de m'isoler pour la mettre dans mes histoires.

A. R. Des habitudes d'auteur, je suppose que tu en as, mais est-ce que certaines virent à la manie, au TOC ?

A. M. Le "pomme S" entre toutes les phrases (ou presque) pour sauvegarder ! (Je le fais même quand j'écris des mails ou sur un forum, maintenant.) Sinon, je ne crois pas, mais il faudrait plutôt demander à mon entourage.

A. R. Je fais pareil, ça en devient maladif.

A. M. On devrait fonder un club.

A. R. Je crois qu'on serait beaucoup.

A. M. Tous ceux qui ont perdu un bout de chapitre par inadvertance, je suppose.

A. R. Si tu devais te définir en trois ou quatre mots...

A. M. Ouah, c'est dur ça !
- Passion, déjà, pas de doute.
- Chat (parce que j'adore mon confort, me vautrer au soleil et que quand j'ai décidé que je voulais quelque chose, je ne lâche pas le morceau jusqu'à ce que je l'obtienne). Et, euh...

A. R. En deux mots, c'est bien aussi.

A. M. Carpe Diem !

A. R. À propos de chat, elle (je crois que tu as une fille), t'accompagne dans tes pérégrinations éditoriales ou elle regarde ça de loin ?

A. M. Elle m'accompagne ! D'abord, elle est là pendant l'acte d'écriture, sur mes genoux ou à mes pieds ; elle me force à faire des pauses quand je travaille trop (miaou ?), elle fait la danse de la joie avec moi quand j'ai une bonne nouvelle (mais je ne suis pas certaine qu'elle apprécie ?), et elle prend la pose avec tous mes romans quand ils arrivent enfin à la maison. Un vrai chat d'écrivain (noir, en plus !).
Oh, et récemment, elle est devenue un personnage d'un de mes romans, aussi...

A. R. Un chat dans toute sa splendeur ! Tu nous parles un peu de Play your life à paraître chez Gulf Stream ? Le processus de réécriture est un peu différent de d'habitude, non ?

A. M. Je suis justement en train d'y travailler. C'est donc avec plaisir !
C'est effectivement un processus particulier et nouveau pour moi, car je dois, d'une trilogie, faire un one-shot (un seul tome, donc). Je garde l'histoire globale, mais je dois me concentrer pour ne garder que l'essentiel, le mettre en valeur, au lieu de le noyer au milieu de plein de trucs qui sont chouettes mais qui ne font pas avancer le shmilblick. En fait, j'ai carrément choisi un autre angle d'approche, qui va mixer plusieurs trames sur une temporalité différente. J'ai choisi une ligne directrice, et tout ce qui n'a pas de rapport évident avec elle et/ou ne lui apporte pas une vraie avancée passe à la trappe. Et c'est là que c'est magique, parce qu'en fait, avec les ajustements de mon nouvel angle d'approche, ça colle plutôt bien ! Du coup, je me demande pourquoi je n'ai pas fait ça dès le départ

A. R. Parce que pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Ça ne doit pas être facile tous les jours ?

A. M. Oh, si, je m'éclate ! J'adore le travail de correction, au contraire. Voir l'histoire se révéler sous mes yeux, donner enfin le potentiel que je voulais lui donner au départ. (Enfin, je dis ça, mais si ça se trouve quand je me relirai je trouverai ça tout nul.

A. R. C'est parfait alors ! Et si on prohibait un jour l'imagination ?

A. M. Argh. En fait je ne sais même pas si c'est possible. C'est trop essentiel à tout le monde (même les plus purs scientifiques ont besoin d'imagination pour leurs recherches).

A. R. J'aime bien les questions tordues, pas pu m'en empêcher.

A. M. J'aime bien aussi, ça permet les défis.  Et puis, dans mes livres, c'est justement ce que je défends : cette liberté qu'on a tous, qu'on ne doit pas s'interdire quel que soit le contexte. Cette volonté d'imaginer autre chose que ce qui existe, parce que c'est comme ça qu'on avance. Donc, je suppose que si ça arrivait, je continuerais à écrire. Et je me battrais encore et encore pour empêcher ça.

A. R. Puisqu'on parle de livres, lequel de ta bibliothèque conseillerais-tu ?

A. M. Tous ! (Oups). Je ne garde que les livres qui m'ont marquée, en fait, donc j'aurais bien du mal à faire un choix. Tout dépendra du goût du lecteur en face et de son envie du moment. Toi, par exemple, tu as envie de quel genre ?

A. R. Je dirais SF.

A. M. Plutôt adulte, jeunesse, YA ?

A. R. Adulte.

A. M. Rivage des intouchables, Francis Berthelot. Un de mes romans préférés, magnifiquement bien écrit, hyper intelligent et bourré d'émotions. (Sinon, en anticipation très proche, il y a Fortune Cookies, de Silène Edgar, un bijou ♥).

A. R. Faut que je me le procure, mais j'ai une PÀL qui dégueule de partout.

A. M. Ah, toi aussi ?

A. R. Je crois que c'est un peu beaucoup tout le monde. Ta musique du moment, ce serait quoi ?

A. M. Là tout de suite : les albums de Maria Mena, c'est beau et ça colle bien à ce que j'écris. Sinon, mon obsession musicale du moment, c'est Lindsey Stirling, je l'écoute en boucle.

A. R. Ah, toi aussi pour Lindsey Stirling ? J'écoute justement Shatter Me en ce moment.

A. M. Aaaah peut-être ma préférée ! Elle me donne envie de chanter, d'écrire et de danser en même temps. Pas pratique, mais très motivant.

A. R. J'ai un faible pour Master of Tides et Take Flight (orchestral version). Un dernier mot ? Un truc à dire, à me demander ?

A. M. Voui ! Bravo pour le V&S Awards pour tes Noces d'éternité ! Tu as d'autres projets en cours ?

A. R. Hey ! Merci ! Oui, toujours. Là je bosse sur Ocre rouge, un western steampunk avec des prises de bec, beaucoup de sable (logique) et des flingues (une arbalète aussi).

A. M. Miam.

A. R. J'ai aussi une romance dans le Paris des années folles sur le feu. Et quelques petites choses qui aboutiront peut-être auprès des éditeurs intéressés.

A. M. Chic alors ! Je croise les doigts.

A. R. Voilà. C'est fini. Je te remercie d'avoir accepté ma proposition. Tu as super bien joué le jeu, c'était sympa.

A. M. Avec plaisir ! Merci à toi.

Agnès Marot

  • son site : http://lesmotsdaelys.blogspot.fr
  • sa biblio : Le secret des Bois-Noirs chez Imaginemos, La couleur de l'aube aux éditions Armada, De l'autre côté du mur au Chat Noir, Notes pour un monde meilleur à paraître au Chat Noir et Play your life à paraître chez Gulf Stream.
  • sa musique du moment : Shatter Me par Lindsey Stirling.