samedi 2 mai 2015

[Entre les lignes] Blabla avec Julien Morgan

Qui de mieux que les acteurs du milieu littéraire pour nous en parler ? Ils sont auteurs, illustrateurs/trices, anthologistes, correcteurs/trices, éditeurs/trices... Je vous les sers sur un plateau à travers des questions sur leur travail, sur leurs publications, sur les petits trucs qui façonnent leur écriture, leur univers.



Julien Morgan a répondu à mes questions entre un litre de café (ou de bière) et des licornes. Il nous parle de ses projets, de son "hybridité" et de sa Bretagne natale. Trop sérieux s'abstenir.

Aude Réco : On va commencer par une petite présentation ?

Julien Morgan : Une présentation… comme ça, à brûle-pourpoint ?

A. R. Bah ouais.

J. M. Alors, Julien Morgan, vingt ans passés d'un hiver (son équivalent à Westeros, du moins), professeur d'anglais, clown, écrivain le reste du temps. Breton expatrié en banlieue parisienne. Geek à tendance sociable, enfin je crois. J'aime les licornes et c'est ce dont tout le monde se souvient en général.

A. R. On n'avait pas remarqué pour les licornes.

J. M. C'est accidentel !

A. R. Ce pseudo, c'est pour faire un peu chier le monde ou... ?

J. M. C'est un pseudo de longue date… À la base, c'était "Lycophant", mais tout le monde abrège en Lyco. Mais d'une certaine manière, c'était un peu pour faire chier : ça veut dire "tueur de loups", alors que je ne cautionne pas une seconde le massacre des animaux. C'était en rapport à un personnage que j'avais créé… On peut ne pas s'étendre sur ma jeunesse rôliste ?

A. R. Je pensais plus à ton pseudo d'auteur en fait.

J. M. Ah mince. Ce sont juste mes deux prénoms inversés. Et non, c'est très pratique : quand un inconnu m'appelle "Julien", je sais 1) que je dois rester sérieux, 2) que ce n'est pas quelqu'un avec qui j'ai couché sans m'en souvenir. Ce pseudo a une utilité sociale, il ne faut pas croire.

A. R. On va éviter de s'attarder sur ta vie sexuelle si tu veux bien, et passer à autre chose. Tu nous expliques un peu ce qu'est un auteur hybride (pour ceux qui découvriraient) et pourquoi tu as décidé d'en devenir un ?

J. M. Je ne savais même pas que l'appellation était devenue officielle… Un auteur hybride, un auteur qui publie à la fois chez des éditeurs et en indépendant (édité et auto-édité). Je n'ai pas vraiment décidé d'en devenir un, ça répondait davantage à une démarche d'apprentissage de l'édition au départ, et ça a progressivement glissé vers quelque chose de plus réfléchi. Il y a plusieurs années, j'ai découvert que les auteurs indépendants pouvaient vivre de leur plume bien plus décemment qu'en se faisant publier. Ça m'a séduit, forcément ; d'un autre côté, garder un pied dans l'édition traditionnelle a pour avantage de me faire davantage progresser dans l'écriture. J'ai trouvé un équilibre, mais chacun a des aspirations différentes, alors je ne sais pas si je dirais que c'est un exemple à suivre...

A. R. C'est pour ça que je n'ai pas demandé s'il s'agissait d'un exemple à suivre. Quant à l'appellation officielle, aucune idée. J'ai repris celle que j'utilise en fait.

J. M. C'est une appellation intéressante, parce qu'elle est tout à fait en phase avec l'évolution du milieu de l'édition. Les acteurs du livre ont de plus en plus tout intérêt à diversifier leur activité. À travers l'édition indépendante, notamment, mais aussi le transmédia. Ou alors, ils peuvent attendre le résultat de mes expériences...

A. R. Si tu devais te définir en trois ou quatre mots ?

J. M. Aïe, euh... Licornes, bière, AZERTY ?

A. R. T'aurais pas oublié le café ?

J. M. Merde, ça se voit tant que ça que je suis un junkie ? Je pourrais me passer de café. De bière et de licornes, plus difficilement.

A. R. Disons qu'on se reconnaît entre buveurs de café. Peux-tu écrire n'importe où ou te faut-il un espace vital que ton entourage a interdiction d'envahir ?

J. M. Je peux écrire n'importe où, dans un bar blindé ou sur un rocher au bord d'une plage (j'ai MON rocher d'écriture à mon nom ici en Bretagne, oui, oui, je t'enverrai la photo !) ; la seule chose dont j'ai besoin, c'est qu'on ne me sollicite pas. Qu'on ne vienne ni me parler, ni qu'on m'appelle, ni qu'on m'arrache à l'écriture si je suis à fond dedans. Raison pour laquelle j'écris en général la nuit.

A. R. Tiens, d'ailleurs... comment travailles-tu ? Un projet au coup ?

J. M. Dans mes rêves, je suis quelqu'un de très organisé qui prend les choses l'une après l'autre. Dans les faits, je suis hyper-bordélique. J'ai toujours plusieurs projets en parallèle et je passe de l'un à l'autre suivant mon humeur ; j'avance très peu pendant les premières phases d'un projet, mais ça me permet de me familiariser avec ce que j'ai envie d'écrire et comment, et finalement de bonnes idées naissent de cette façon de faire. En revanche, quand je décide d'en terminer un, je me plonge à 100% dedans pendant un mois ou deux.

A. R. Ah tiens, on est pareil. J'ai toujours cinquante trucs sur le feu. Une question par rapport à ton fichier d'idées dont tu parlais l'autre jour : quand considères-tu qu'une idée est viable ?

J. M. Bonne question… Jamais. Je considère que toutes ces idées en soi sont drôles, mais qu'elles ne restent que des idées. Il faut que je tienne une bonne histoire et que ces idées s'y prêtent pour qu'elles deviennent utiles. Par exemple, Le Karma des Coucous (un manuscrit que j'ai terminé, mais loin d'être prêt à voir le jour) est né de l'association d'une histoire à plusieurs idées que j'avais notées en vrac il y a des années.

A. R. À ce propos, tu n'avais pas des idées à distribuer parce que tu en avais trop ou tu t'es aperçu qu'elles étaient trop pourries et tu attends qu'on oublie ?

J. M. Je me suis aperçu qu'il y en avait beaucoup que je risquais d'utiliser dans un nouveau projet, donc je réserve mon don à la communauté à plus tard… Mais si tu en veux une, en voici : un métalleux descend en enfer et se rend compte que son idole a converti tout le monde au bouddhisme. J'ai toujours rêvé d'écrire une bonne histoire autour de ça, sans jamais y arriver. Et je n'ai pas le temps de me pencher sur la question avant plusieurs mois.

A. R. Ah oui. Je note ça dans un coin, faudra que j'essaie. As-tu des TOC d'auteur ?

J. M. Je chante et je danse en écrivant. Et parfois, voire souvent, je joue des scènes ou des dialogues sous ma douche pour voir s'ils fonctionnent… ou juste parce que ça m'amuse (j'ai honte d'avouer ça, mais tant pis).

A. R. On a tous nos petits travers, dirons-nous... Tu nous parles de ton/tes projet(s) en cours ou c'est secret défense ?

J. M. Manhattan 2112 n'est pas un secret défense, ce sera probablement le prochain à voir le jour. Une série B située à New York, en 2112 donc, après une catastrophe biologique : des cafards géants ont envahi l'île de Manhattan et un petit groupe va devoir survivre dans ce foutoir. J'en suis aux corrections et je dévoilerai la couverture prochainement. Au reste, je travaille en parallèle sur un autre projet de space opera, destiné à un éditeur celui-ci. Et quelques petites joyeusetés au format court.

A. R. Quelle horreur ! Ton projet le plus jouissif ?

J. M. Ils sont tous très jouissifs, mais sans hésiter, le livre-web que nous écrivons à douze mains pour les éditions Walrus, Radius. Une expérience de roman en temps réel dans un monde courant à la catastrophe où chacun développe un personnage de son cru. Avec des superpouvoirs et… enfin, je te laisse découvrir.

A. R. Depuis le temps que je dis que je dois m'y mettre, ce sera l'occasion. Qu'est-ce qui t'a amené à écrire Mendung, puis Khashoggi ? Et à écrire tout court en fait ?

J. M. Au départ, je trouvais ça drôle. Ensuite, je me suis un peu résigné. Je ne sais pas faire grand-chose d'autre qu'écrire, alors ça m'a semblé la voie logique. Pour le diptyque des Étoiles, je ne me souviens même plus du point de départ… Sur le coup, ça me semblait une histoire intéressante...

A. R. Comment as-tu appréhendé l'antho À voile et à vapeur par rapport à un chantier personnel ?

J. M. C'était une expérience intéressante. Je crois que je ne me suis pas rendu compte du boulot que ça représentait de diriger une antho (et encore, nous étions deux avec Isabelle Wenta). Nous avons eu de la chance dans la mesure où la moisson de textes que nous avons reçus était diversifiée et originale ; c'était aussi une gageure dans le sens où sélectionner des textes a été difficile. Donc pour répondre à la question, j'ai abordé ce chantier avec ma façon de faire, mais elle n'était pas adaptée à un travail collectif : je ferai mieux la prochaine fois !

A. R. En tant que directeur de la collection Y chez Voy'[el], t'arrive-t-il de regarder un peu ce qui se fait ailleurs en matière de textes dans la même veine ?

J. M. Ça m'arrive assez souvent et ça me laisse finalement assez perplexe. Par exemple, l'une de mes amies américaines vient de signer un contrat chez une maison d'édition spécialisée en littérature M/M française, et elle ne sait pas trop pourquoi dans la mesure où son texte n'a rien de très yaoi. Plus généralement, je me rends compte que ce qui se fait ailleurs place les relations homoérotiques soit très à l'arrière-plan, soit dans un contexte de romance pour la romance. Or, ça a l'air de marcher ; sauf que nous voulons avant tout, pour notre part, publier de l'imaginaire. Et que les manuscrits sont rares… Mais peut-être qu'il y a un travail de communication plus important à réaliser.

A. R. Une expression qui te gonfle prodigieusement ?

J. M. "Untel/unetelle écrit depuis sa plus tendre enfance." Quand je lis ça dans une bio, j'ai envie de tuer des bébés pandas.

A. R. Pas touche aux pandas ! Je croyais que tu ne cautionnais pas le massacre des animaux ?

J. M. C'est dire à quel point ça me gonfle prodigieusement !

A. R. Ton morceau du moment ?

J. M. Nightwish - The Greatest Show on Earth. En dépit de leur dernier album, globalement plutôt moyen, il y a cette invitation magique au voyage sous forme d'hommage à la science, l'humanité et l'évolution. C'est chiant, d'ailleurs : il dure 25 minutes. Ce n'est pas le morceau du moment qu'on se passe en boucle toute la journée.

A. R. Tu as du mal à le digérer ce dernier album. Un livre à me déconseiller ?

J. M. Pas dernièrement, je n'ai pas eu beaucoup de déceptions (toutes lectures de toute ma vie confondues ? ^^).

A. R. Ouaip.

J. M. Après mûre réflexion, je crois que le pire livre que j'aie jamais lu est Les Confessions de Rousseau. Bon, il faut replacer dans le contexte du Bac de français et admettre que je ne suis peut-être pas très objectif… mais quand même, c'est redoutablement hypocrite, chiant et sans intérêt. D'autant plus sans intérêt qu'il m'a valu un 8/20 à l'oral parce que j'ai justement dit ce que j'en pensais à l'examinatrice.

A. R. Ton honnêteté te perdra, que veux-tu...

J. M. Et toi, quel livre déconseillerais-tu ?

A. R. Ah merde. Je ne m'y attendais pas.

J. M. Ce n'est que justice.

A. R. Je me suis profondément ennuyée avec Candide de Voltaire (que j'ai eu au Bac et aussi aux entraînements en classe pour le Bac blanc avec une prof qui ne pouvait pas m'encadrer). Globalement, je hais Molière.

J. M. Est-ce que comme moi tu idolâtres Victor Hugo et Émile Zola pour compenser ?

A. R. J'aime beaucoup Victor Hugo grâce à ma mère qui m'en a acheté plein. Zola, j'ai un peu de mal. J'idolâtre plutôt Jules Verne, mais ce n'est un secret pour personne.
Quelque chose à ajouter pour la fin, à me dire, demander, que sais-je encore ?

J. M. Alors, c'était un honneur de passer sur ta broche.

A. R. Je ne suis pas si terrible que Cécile le dit, donc.

J. M. Les sudistes ont le don de tout dramatiser.

A. R. En tout cas, je suis ravie de t'avoir accueilli dans cette rubrique. J'ai passé un très bon moment. Je te rends ta liberté. Merci d'avoir accepté de répondre à mes questions.

J. M. Merci à toi ! À très bientôt.


Julien Morgan


  • son site : https://julienmorgan.wordpress.com
  • sa biblio : Les étoiles regardent aussi I et II en auto-édition, Breizh of the Dead chez Critic
  • sa musique du moment : The Greatest Show on Earth par Nightwish.



Retrouvez ma chronique de Mendung (T1 des Étoiles regardent aussi) et celle de Khashoggi (T2 des Étoiles regardent aussi).
Pour en savoir plus sur l'anthologie À voile et à vapeur (chez Voy'[el], collection Y)...