mercredi 30 septembre 2015

[Entre les lignes] Blabla avec Stéphane Desienne

Qui de mieux que les acteurs du milieu littéraire pour nous en parler ? Ils sont auteurs, illustrateurs/trices, anthologistes, correcteurs/trices, éditeurs/trices... Je vous les sers sur un plateau à travers des questions sur leur travail, sur leurs publications, sur les petits trucs qui façonnent leur écriture, leur univers.



Place à Stephane Desienne, le roi de la chair fraîche ! Au programme : webséries, aliens, café et idées. Vous reprendrez bien un peu de zombie, aussi ?


Aude Réco : Comme d'habitude, on commence par une présentation.

Stéphane Desienne : Alors je me présente : Stéphane Desienne, auteur de SF et né dans l'Est, pas très loin de la petite Sibérie, dans une ville anciennement de garnison, qui plus est, allemande dans le temps... J'ai donc migré vers l'Ouest. Pour gagner ma vie, je suis aussi ingénieur de recherche dans un grand organisme privé dont je tairai le nom. Et papa de deux loulous.

A. R. Avant de parler de tes projets, tout ça, je voudrais savoir comment tu appréhendes l'écriture d'une websérie. C'est vraiment différent de celle d'un roman ?

S. D. Oui, c'est très différent. C'est un travail sur un terme plus long. Si un roman est écrit – du moins pour le premier jet – en quelques mois, le temps d'une série c'est plusieurs années. S'engager dans une série, c'est s'engager pour un marathon longue durée. Il faut se préparer à vivre longtemps avec des personnages. Ensuite, les "techniques narratives" – ça fait pompeux mais bon... – diffèrent du roman. Par exemple, on ne place pas forcément les cliffhangers et les flashbacks aux mêmes endroits, le découpage par épisodes impose un tempo propre à la série. Il existe plusieurs sortes de web séries : celles feuilletonnantes, une longue histoire découpée en épisodes, les sagas. Écrire une série c'est long, il faut s'y préparer, se souvenir de ce que l'on a écrit au début et ne pas se perdre dans les arcs narratifs, gérer la masse de documents, et dérouler un plan de travail assez précis.

A. R. En parlant de préparation, qu'est-ce qui te convainc dans une idée ? Qu'est-ce qui te pousse à choisir la première plutôt que la suivante ?

S. D. La première chose c'est le fun apporté par l'idée, son côté surprenant, et pour moi, le plaisir que j'ai à la mettre en scène. Je suis assez tenace sur les idées. J'aime tellement certaines idées que je tiens absolument à les intégrer dans le texte. Après, il faut trouver comment, pourquoi, à quoi ça va servir, etc. Ça part souvent d'une image ou d'une sensation, voire d'une émotion.

A. R. Présente-nous Exil, justement.

S. D. Exil est une série en 7 épisodes qui se déroule en Alaska. Dans un futur déclinant, la petite bourgade de 1600 âmes Seward, perdue au fond d'un fjord, voit arriver devant ses côtes une immense écocité, un palace flottant où vivent des dizaines de milliers de résidents fortunés. Dans le même temps, Emily Redwild, une enfant du pays, revient chez elle, à Seward. C'est le point de départ d'une aventure qui va changer la vie des habitants. Car les écocités sont les véhicules de fantasmes en tout genre, exacerbés par une situation économique et politique déclinante avec des états défaillants, la pauvreté, etc.

A. R. D'ailleurs, j'ai dévoré l'épisode 1 et je conseille vivement ! Et donc, tes projets ?

S. D. Merci ! En parlant de projets à dévorer : la saison 2 de Toxic est entre les mains de l'éditeur, je viens de livrer le dernier épisode. Grosse saison avec un environnement alien très développé et des humains dans la galère et beaucoup de rebondissements... Plus proche en terme de parution, la sortie du roman Voyager est programmée chez NumérikLivres, C'est une histoire 100% spatiale autour des sondes Voyager lancées par la NASA en 1977. J'ai les suites de Zoulag qui sont aussi en préparation. La suite directe est prête. Le 3ème opus est en cours d'écriture. Je poursuis également l'expérience Radius avec 5 autres auteurs, livre web dans lequel j'incarne le Père Stan. Enfin, j'ai commencé l'écriture de mon projet Nine que l'on pourrait résumer par : neuf femmes, neuf héroïnes, neuf vies.

A. R. J'ai vu passer ça pour Nine sur CoCyclics. Tu nourris un goût certain pour les zombies (Toxic, Zoulag chez Walrus). Comment tu te débrouilles pour renouveler le genre et qu'est-ce qui t'attire chez ces cadavres ambulants ?

S. D. J'ai le sentiment que c'est un sujet inépuisable ou presque. J'ai d'ailleurs d'autres idées à ce sujet que j'espère avoir le temps de concrétiser. Ce n'est pas tellement le côté cadavre ou gore qui attire, mais plutôt le symbole - de notre décadence, tout ça - et ce que l'on peut en faire. Bien sûr je mets pas mal de ketchup dans les textes, mais les zombies sont là pour catalyser les comportements parfois abjectes de personnes bien sous tout rapport ou alors qui vont complètement perdre les pédales, etc. C'est assez classique, mais si les ingrédients sont souvent les mêmes, c'est l'assemblage – le contexte – qui va offrir de l'originalité.

A. R. À ce propos, survivrais-tu à une invasion de zombies ?

S. D. Bonne question ! Je cours vite, c'est un fait, mais je crois que ça ne suffit pas. Je ne sais pas trop me battre et je déteste me salir, je ne sais pas allumer de barbecue sans allumettes ou briquet. En fait, je n'ai rien d'un Daryl capable de survivre dans la nature et de manger des vers de terre. En gros, c'est un peu mal barré.

A. R. Il faudra donc que je suive quelqu'un d'autre si je veux survivre. Comment travailles-tu : multi-projets ou au cas par cas ?

S. D. Ceux qui me suivent peuvent mourir en effet. Il faut en être conscient au moment de me follower sur le touiteur. Je suis multi-projets dans le sens où j'ai souvent deux ou trois textes sur le feu. Je jongle de l'un vers l'autre en fonction de l'humeur, des deadlines, si c'est de la correction, de l'écriture, etc. Le processus d'écriture ponctionne de l'énergie, on peut sortir "rincé" d'une longue séance d'écriture ou de correction et il faut enchaîner alors sur des choses plus légères, moins exigeantes. En même temps, quand je suis bloqué sur un texte, je passe sur un autre, histoire d'oublier un peu et de revenir dessus plus tard ce qui peut provoquer l'émergence de solutions.

A. R. Si tu devais te définir en trois ou quatre mots ("nul en zigouillage de zombies" ne compte pas).

S. D. Ça peut être sportif en effet, de jongler d'autant qu'on a tendance à multiplier les projets... Me définir. Pour reprendre le propos de ma compagne : têtu, geek, extra-terrestre – ce mot revient souvent, parce que des fois, elle a du mal à me suivre dans mes délires et elle se demande sûrement avec qui elle vit –.

A. R. Je suis moi-même une extra-terrestre. Si, si.

S. D. Il parait que nous sommes poussières d'étoiles...

A. R. Ça a le mérite d'être poétique. As-tu des TOC d'auteur ?

S. D. Je ne sais pas si on peut parler de TOC, j'ai une sorte de rituel quand je m'installe devant le clavier, parce qu'il faut que la machine se mette en route avec un bon café, prendre quelques minutes pour se remettre dans l'action. Après en matière d'écriture, je peux développer des TOC de situation : par exemple sur Exil, l'éditeur avait signalé l'exagération apportée à la richesse des résidents. Je me sentais obligé d'accoler un qualificatif genre : les riches résidents, les fortunés Concordiens à toutes les sauces et les miracles aussi, beaucoup de miracles... C'est là que l'éditeur joue son rôle en disant : stop ! Ça devient une obsession... En relisant mes premiers jets, il était vrai que j'ai eu la main lourde.

A. R. Moi, je ne lance jamais rien avant le premier café. C'est une règle sacrée !

S. D. Pareil. Pas de café, pas de temps de cerveau.

A. R. Ton projet le plus jouissif ?

S. D. Je m'éclate beaucoup sur Toxic, il y a une large palette de possibilités et un potentiel énorme. Et mettre en scène des pièges, des situations comme la catapulte à zombies, mettre les personnages dans la mouise, ça a un petit côté pervers – il faut imaginer l'auteur en train de rire sous cape –.

A. R. La catapulte à zombies, concept intéressant.

S. D. Oui, à la base l'idée a failli être écartée lors d'une discussion avec l'éditeur. Il avait émis des objections, très justes d'ailleurs, et j'ai modifié le déroulement du texte justement pour solutionner les problèmes posés par l'usage de cette arme... Têtu donc.

A. R. Es-tu d'accord avec le fait qu'il n'existerait réellement qu'une quantité limitée d'idées originales, les autres découlant de celles-ci ?

S. D. Oui et non. Je sais, ce n'est pas une réponse. On peut penser que le nombre d'idées est une quantité finie et en effet, on a peut-être imaginé à peu près tout ce qu'il est possible d'imaginer en matière de fiction. Sauf qu'une idée ne vit pas toute seule. Elle a besoin d'une situation ou d'un contexte d'expression où elle va prendre toute sa dimension et les situations sont quasiment illimitées, déclinables à l'infini et corrélées à notre vécu. Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do ; c'est un système très limité, nous n'avons que 8 notes, mais une infinité de combinaisons que nous appelons musique.

A. R. Ton morceau du moment ?

S. D. Avec ma chouchou - 4 ans et demi - on chante du Kendji ... on est très rythme latinos en ce moment, l'été, tout ça...

A. R. Quelque chose à ajouter pour conclure ?

S. D. On finit toujours un bon repas par un bon café. Sans sucre, sans lait, parce que les vrais buveurs de café n'ajoutent rien. Et un morceau de chocolat noisette pour la gourmandise.

A. R. Un peu de sucre roux pour moi quand même. Et sans noisettes, le chocolat (tu sais pourtant que je préfère le noir).

S. D. Y'a du noir avec des noisettes et des amandes.

A. R. Oui, mais le noir juste noir.

S. D. Ah, tu es 80% cacao.

A. R. Tout à fait ! On va donc se quitter sur ces bonnes paroles. Merci à toi de t'être prêté à la séance de tort... euh, interview.

S. D. Merci à toi de m'avoir accueilli dans ta cuisine ! et j'ai tous mes doigts, ouf...


Stéphane Desienne

Retrouvez ma chronique de Exil, épisode 1.