mardi 6 octobre 2015

Écrire : III - Pourquoi on écrit et comment on n'écrit pas

Solitude et TOC font plus ou moins partie du quotidien des écrivains et nul ne saurait vraiment expliquer de quelle manière ils s'installent. De même que l'on ne saurait dissocier le pourquoi on écrit du comment on n'écrit pas. Des situations, images, livres, actus font que tout se mélange un peu. Déterminer ce qu'il se passe dans la tête de quelqu'un quand il pose ses premiers mots est délicat, car je pars d'un constat tout bête : il n'y a pas toujours de raison. Un tas de facteurs entrent en ligne de compte et chacun d'eux, à un dosage bien précis selon chaque auteur, façonne celui-ci.
De la peur à l'interrogation, sans oublier l'inspiration ou la découverte, l'écriture est une mécanique particulière et incroyablement diverse.



On croit souvent que les écrivains ont une sorte de déclic qui les pousse à rédiger leur premier texte (à commettre leur premier meurtre littéraire, pour certain(e)s serait plus exact). Je pense qu'il s'agit d'un état d'esprit, d'une manière différente de percevoir les choses, car même quand il n'écrit pas, l'auteur écrit : lire, observer... L'inspiration est en marche. À toute heure, pas seulement la nuit (ceci est un mythe, les gens, un mythe). Il n'écrit pas à la demande (sauf exceptions comme les AT), ne créé pas à la demande non plus, sauf à celle de la Muse. Tout est prétexte à la nourrir, y compris l'auteur lui-même. De là à se demander s'il est possible d'écrire de manière totalement détachée, il n'y a qu'un pas. On y reviendra, d'ailleurs.
Pour sa part, Marguerite Duras (car je rappelle que les réflexions de cette série d'articles sont articulées autour de son livre Écrire) parlait de maladie de l'écrit. Sans aller jusque là, je dirais qu'il y a effectivement un "truc", une sorte de mise en condition permanente qui fait que l'écrivain voit, écoute, ressent autrement.

En parlant de ressentir, la peur de l'écrivain pourrait occuper un rôle important dans le processus créatif, mais est-elle universelle ? Sans répondre tout à fait, il est possible de se dire qu'elle serait unique pour chaque auteur, qu'elle présenterait des phases. À quoi est due cette appréhension ?
Écrire revient à se mettre en danger, c'est "tenter de savoir ce qu'on écrirait si on écrivait" et avant, "c'est la question la plus dangereuse que l'on puisse se poser." La plus fréquente, aussi. Peur de l'erreur, de l'échec, ce qui rejoint la folie d'écrire, en toute lucidité. Il y a une idée d'inconnu de soi-même, où l'on pourrait s'observer, s'analyser, se découvrir. Oui, il y a cet aspect de découverte perpétuelle : les émotions, certaines déjà ressenties, comme la colère, passent par cet autre nous pour appartenir au personnage. C'est une sensation que l'auteur porte en lui. Quand il écrit, il est non seulement plusieurs, multiple, mais il incarne une personnalité à part. Ses réactions ne lui appartiennent pas vraiment ; même brutes, elles s'adaptent aux personnages.

Dès lors, il devient judicieux de s'interroger sur la dose de lui-même que l'écrivain implique dans ses récits. Peut-on donc créer de manière détachée ? Est-ce que, parfois, ça nous fait du bien d'écrire par rapport à ce que l'on éprouve à cet instant précis ? Y a-t-il quelque chose au-delà du besoin d'écrire ? S'ils 'agissait de ne pas seulement raconter des histoires ? Sans parler d'extérioriser ses démons ou ses troubles (ce que j'ai déjà expérimenté avec efficacité), où s'arrête l'écrivain et où prend vie le personnage ?
"Il faut être plus fort que soi pour aborder l'écriture, il faut être plus fort que ce qu'on écrit." On demande souvent à l'écrivain au travail d'y mettre ses tripes. C'est un peu être vulnérable. Écrire, on dit que c'est se surpasser, vivre au-dessus de ça ; peut-être que Duras souhaitait souligner ceci.
Quand on écrit, on s'aperçoit aussi que tout ou presque prend un sens et on se questionne forcément là-dessus.

Est-il possible d'écrire sans se poser de questions ? Dans l'acte lui-même, ce moment long et fastidieux où les mots finissent sur le papier ou l'écran d'ordinateur... Ce paragraphe fait référence au "Don't think" de Ray Bradbury, dont nous parlions avec quelques-uns sur Twitter.
Un écrivain s'interroge constamment. Sur la cohérence d'une action, sur le poids d'une décision, sur ce que cache un sourire. Il n'apprend pas à déstructurer la cause et le résultat, il le fait de manière plus ou moins automatique. À partir de là, il imagine ce qu'il serait advenu si le choix avait été différent ou s'il n'y avait pas eu ce sourire. Il s'interroge donc, mais il y a un temps pour tout. Écrire sans se poser de questions est, a priori, possible, à condition de l'avoir fait avant (anticipation, tout ça, ou d'y penser après) afin de favoriser une "immersion totale dans le récit pour en saisir la pierre brute ou les reliefs" (merci Maïm Beaussier).

Si l'inspiration est une petite bête chatouilleuse dont on ne sait rien, ou si peu, l'écrivain fonctionne à peu près de la même manière. Il n'existe pas de modèle d'écriture ; les choses arrivent, c'est tout.
Écrire est affaire d'envie, de motivation, de disposition. On dit souvent que les idées nous tombent dessus sans crier gare, mais rien ne saurait arriver par hasard, n'est-ce pas ?


Prochain article de la série : "Un livre c'est l'inconnu : l'objet et l'histoire".
Lire les articles précédents :

----------
Source de l'image : Pinterest.